• MOUILLAC : PÉRIPÉTIES ÉLECTORALES

     

     

                                              PETIT, MAIS...

     Quand on cherche, on trouve... ce qu'on ne cherchait pas forcément!

    La commune de Mouillac étant de dimensions fort modestes - 468 habitants en 1800, 232 en 1901 et 99 aujourd'hui -, on imaginerait que la vie municipale s'y soit déroulée sans à-coups, en dehors de la secousse initiale de la Révolution.

    On trouve pourtant, au hasard des lectures, quelques épisodes qui donnent à penser que le petit nombre d'administrés n'empêche pas les remous.

     

                                     QUELQUES ARRANGEMENTS

     

    On ne peut s'empêcher de sourire quand on lit les premiers actes rédigés à Mouillac sous la Révolution: application extrême à produire les formules attendues, rectification quand on se trompe de calendrier...

    Le plus singulier est le retour de l'expression "ont comparu dans la salle de la maison commune" lorsqu'on sait que la mairie de Mouillac fut construite en 1893! Les réunions du conseil municipal se tenaient dans l'une ou l'autre ferme, ce qu'avoue - naïvement? - l'un des maires écrivant "ont comparu à mon domicile".

    On admire aussi l'art de la reconversion: le beau-père de Pierre Besse, qui était avant la Révolution "avocat au Parlement" à Caylus se retrouve "juge du district " à Montauban. Lagentie qui était au service de la Commanderie de Lacapelle-Livron devient l'un des principaux responsables révolutionnaires à Caylus. 

    De tout cela, on peut, au choix,  retirer l'impression qu'effectivement c'était bien une révolution bourgeoise (comme on l'a appris à l'école), ou se dire que l'engagement révolutionnaire dans la région ne manque pas, parfois, d'opportunisme. 

    Et il arrive que les autorités soient amenées à transiger; ainsi à propos de l'arbre de la Liberté à Mouillac, qu'évoque l'entretien précédemment cité:

    "- Vous me disiez l'autre jour qu'il y avait eu un arbre de la Liberté à Mouillac?

    - Au Pech de Fourques. On avait planté un arbre soi-disant arbre de la Liberté, et les gens en passant devaient le saluer. Il y avait même un gardien. Alors il passe un homme qui ne le salue pas. Le gardien a voulu le lui dire. il a failli se faire casser la figure. Peut-être l'autre ne l'a pas fait, mais il en a parlé, et il n'a pas été puni. Probablement on a dû laisser tomber la garde car on a vu que ce n'était pas populaire.

    - Le gardien, on ne sait pas qui c'est?

    - Non, non.

    - Mais l'autre?

    - L'autre, on l'appelle le Grand Pelet; j'ai connu un homme qui s'appelait Cavaillé Pelet.

    - Cavaillé Pelet? C'est sans doute la même famille?

    - Probablement.

    - Il habitait où?

    - Au Pech de Fourques.

    - Alors il n'était pas loin de là? Au fond il est possible que c'était parce qu'il passait trop souvent devant l'arbre de la Liberté qu'il était fatigué de le saluer!"

     

    MOUILLAC : PÉRIPÉTIES ÉLECTORALES

     

      

     

                                                 LES MAIRES SUCCESSIFS

     

    • Jean COUROUNET

    Il ne porte pas le titre de maire, mais celui d'"officier municipal"; toutefois c'est lui qui rédige les premiers actes d'état civil de la période révolutionnaire. Sa soudaine apparition dans la commune ne s'explique que parce qu'il est le beau-frère de Pierre Besse, lequel préfère peut-être, dans cette période troublée, rester discret (c'est le seul "bourgeois" résidant à Mouillac). Veuf de Marie Besse, morte à vingt ans, quelques mois après lui avoir donné un fils, il est vraisemblable  que Jean Courounet, originaire de Saint Hugues (Puylaroque) et beaucoup plus âgé que sa femme, soit venu vivre avec son fils auprès de sa belle-mère, Marie Sol, elle-même veuve depuis longtemps. Auprès de son beau-frère devenu maire, il remplira  par la suite l'office de secrétaire de mairie.

     

    •  Jean BOSC

    Comme Jean Courounet, il est "officier municipal". Mais contrairement à lui, il est originaire de Mouillac, et c'est l'un des rares habitants de la commune à savoir écrire. Beau-frère d'Étienne Vayssié, puisque frère de Marianne Bosc, orphelin de bonne heure, il semble avoir remarquablement réussi à asseoir sa situation, peut-être grâce à sa maîtrise de l'écriture. Il aura deux filles, dont l'une épousera Jean-Pierre Couderc, futur adjoint du maire...

     

    • Antoine DÉJEAN PEYROUTOU

    C'est lui qui enregistre le curieux mariage de Jean Pierre Vayssié à peine âgé de quinze ans, et de quelques autres du même âge. Mais on ne peut s'empêcher de supposer que tout ce qui comptait à Mouillac était de mèche, peut-être avec le soutien occulte du beau-père de Pierre Besse, un Méric Duclaux.

     

    • Pierre BESSE DALOT (Mouillac 1764 - Caylus 1832)

    Premier maire de Mouillac à en porter officiellement le titre, il est mentionné comme tel à partir de 1800 dans les registres d'état civil. Peut-être l'était-il plus tôt, mais ces registres étaient alors rédigés par un "membre du conseil général de la commune élu pour dresser les actes"; le premier de ces rédacteurs, en 1793,  est... le beau-frère de Pierre Besse!

    Sans doute n'y avait-il à Mouillac qu'un nombre restreint d'habitants capables non seulement de signer, mais de rédiger un acte tout entier; on admire quand même qu'il s'en soit trouvé plusieurs à même de remplir la fonction jusqu'alors dévolue aux curés. Le premier, Jean Courounet, est originaire de Saint-Hugues, dans la commune de Puylaroque; veuf de la sœur aînée de Pierre Besse, morte peu après la naissance de leur fils, peut-être est-il venu vivre dans sa belle-famille; il sera longtemps, Pierre Besse maire, secrétaire de la mairie. En 1794, il est remplacé par Jean Bosc, beau-frère d'Étienne Vayssié; il reparaît en juillet 1796 et en 1798 Antoine Déjean Peyroutou lui a succédé.

    Pierre Besse est le plus gros propriétaire de Mouillac; défini comme bourgeois, c'est-à-dire vivant de ses rentes, il possède la seule maison de Cavaillé pourvue d'un porche couvert. Il avait également des biens à Caylus. Au moment de son mariage en 1791, il est "procureur de la commune de Mouillac".

    Il exerce son mandat de maire jusqu'à sa mort.

    (La famille Besse semble avoir gardé au moins des rapports de bon voisinage avec les Vayssié: une autre sœur de Pierre Besse a été la marraine des deux filles d'Étienne.)

     

    • Pierre CAVAILLÉ PELET  (maire de 1833 à 1836)

     Les Cavaillé de Mouillac, vu leur nombre, se distinguent par des surnoms (Grand, Lapierre, Berni, Sarget...), mais comme ils cousinent, se marient entre eux quand leur cousinage est suffisamment éloigné et utilisent sans cesse les mêmes prénoms, il reste souvent malaisé de s'y repérer.

    Celui qui devient maire en 1833 était déjà premier adjoint et semble avoir suppléé Pierre Besse pendant les derniers temps de sa mandature: en effet les élections municipales ont eu lieu en novembre 1834. De même, il sera parfois remplacé à la fin de la sienne par son adjoint, qui sera le prochain maire, en 1837.

    C'est à l'occasion des "opérations électorales" de 1834 qu' a lieu une réclamation assez courtelinesque, soulevée par le gendre de Pierre Besse, Mathieu Louis Gobert Cayla.

    (Accessoirement, Pierre Cavaillé Pelet est aussi le grand-père de mon arrière-grand-mère, autrement dit l'arrière-grand-père de mon grand-père - qui sera, lui aussi, maire de Mouillac.)

     

    • Jean Antoine DÉJEAN PEYROUTOU (maire de  1837 à 1838)

    Il ne sera maire que pendant deux ans, en 1837 et 1838; on peut supposer que c'est la maladie puis le décès du précédent qui l'ont fait choisir, puisqu'il était adjoint, pour le remplacer. Il est le fils de l'Antoine Déjean déjà rencontré - autre preuve, s'il en fallait, de la rareté des familles où l'on maîtrisait l'écrit. Faute d'école digne de ce nom à Mouillac, il fallait envoyer les enfants à Puylaroque ou à Caylus, et seuls les propriétaires les plus aisés en avaient les moyens.

     

    • Jean CAVAILLÉ PELET (maire de 1839 à 1883, sauf en 1872)

    C'est l'un des fils de Pierre Cavaillé - qui en avait cinq.

    L'interruption de son mandat est précisément due au désir des Mouillacois d'avoir une école digne de ce nom. C'est toujours dans le même entretien qu'on trouve le récit des efforts déployés pour l'obtenir:

    "- Il a été maire jusqu'en 1884, sauf deux ans qu'on avait mis maire monsieur Cayla. En 1870, il n'y avait pas d'école à Mouillac; il y avait une vieille demoiselle qui enseignait un tout petit peu. Les gens étaient obligés, pour que les enfants soient instruits, de les envoyer à Caylus ou à Puylaroque, et c'était coûteux. Alors on a demandé un instituteur. Le maire de l'époque, vieux, n'ayant pas d'enfants, ou s'il en avait, ils étaient grands, trouvait que c'était coûteux; il se faisait tirer l'oreille. Alors il y a eu une élection qui l'a flanqué par terre, et on a mis maire monsieur Cayla. [...] Alors cette municipalité a voté les fonds pour construire une école. Après, le préfet a remis maire monsieur Cavaillé, parce que, à cette époque, le préfet avait le droit de choisir sur les dix conseillers le maire qu'il voulait. [...] Mais l'école était votée. Alors en 1875 nous avons eu une institutrice jeune, très populaire, qui a bien enseigné, qui a bien fait son devoir, et qui est restée à Mouillac pendant vingt-sept ans, mademoiselle  Perrière qui s'est mariée avec monsieur Tuja, gendarme à Puylaroque. [...] Elle est restée jusqu'en 1902.

    - Après 1902, quand madame Tuja est partie, il y a toujours eu des instituteurs?

    - Toujours, oui.

    - Sauf quand l'école a été fermée parce qu'il n'y avait pas d'enfants?

    - Oui."

    • Louis CAYLA supplante Jean Cavaillé pendant deux ans.

    C'est le petit-fils du premier maire de Mouillac, Pierre Besse Dalot.

    L'école de Mouillac est restée fermée de 1945 à 1954, année où la présence d'une dizaine d'élèves a permis sa réouverture; elle a été définitivement supprimée en 1969 et son espace réaménagé pour la mairie, tandis que l'ancien logement de l'instituteur était mis en location.

     

    • Jean DÉJEAN ROUBY (maire de 1884 à 1904)

    "- En 1884, monsieur Cavaillé Pelet était vieux et on l'a remplacé par monsieur Dejean Rouby.

    - Rouby, c'était le surnom?

    - Oui. [...] On l'a mis maire à l'âge de vingt-neuf ans. il est resté jusqu'en 1904, vingt ans.

    - Il n'était pas encore vieux quand on en a élu un autre, pourquoi?

    - Il y a eu le contre.

    - Ils l'avaient assez vu?

    - On a voulu changer.

    - Il y avait des raisons politiques?

    - Non, ce n'était pas de la politique, ils votaient tous à droite."

     

    S'il ne s'agissait pas de politique, peut-être était-ce une question d'instruction.

    • Jean-Marie VAYSSIÉ (maire de 1904 à 1948)

    Autrement dit, mon grand-père. Maire jusqu'à sa mort, il dut toutefois, en raison de la maladie, déléguer une bonne partie de sa charge à son premier adjoint les deux dernières années.

    La commune de Mouillac lui doit son électrification, qu'il imposa contre les réticences d'un certain nombre d'habitants.

     

     

     

     

                                            UNE QUESTION DE PRÉSÉANCE

     

    Les élections de 1834 donnèrent lieu à une réclamation qu'on peut trouver courtelinesque: un Cayla (gendre de Pierre Besse et père de celui qui dota Mouillac de son école) se plaignit que le décompte des voix l'eût par erreur placé en seconde position.

    La BNF m'a fourni le compte-rendu de l'affaire:

     

     

    12 avril 1838. — Élections de Mouillac (Lot [sic]-et-Garonne).
     
    Le sieur Gobert Cayla avait été prévenu par le maire de Mouillac de son élection au conseil municipal ; mais, en consultant le procès-verbal, il trouva son nom après celui d'un sieur Bouissy qu'on lui  avait cependant annoncé avoir obtenu un nombre moindre de voix. Il se pourvut près du préfet qui, après avoir entendu le maire, reconnut qu'il y avait erreur dans la rédaction du procès-verbal ; que le sieur Bouissy avait obtenu non pas le même nombre de voix,  mais une voix de moins que le sieur Gobert Cayla. En conséquence, le  préfet ordonna qu'il fût procédé à l'installation de ce dernier. Au jour  fixé pour l'accomplissement de cette formalité, le sieur Gobert Cayla ne se présenta point au conseil; il paraît que son absence fut considérée  comme une démission, et qu'on installa le sieur Bouissy à sa place.  Le sieur Gobert Cayla se pourvut alors près du conseil de préfecture, attaquant le procès-verbal des opérations électorales comme  faux. Le conseil de préfecture pensa que la demande ayant été formée près de deux mois après les élections, il ne pouvait en connaître.

    Devant le conseil d'état, le sieur Gobert Cayla a soutenu que la  déchéance ne lui était pas applicable, parce que le fait qu'il attaquait était postérieur aux élections. M. le ministre de l'intérieur a  fait observer que si le procès-verbal était attaqué comme faux, l'affaire devait être portée devant l'autorité judiciaire; que s'il s'agissait  seulement de faire installer le sieur Gobert Cayla en qualité de conseiller municipal, la validité de son élection n'étant pas contestée, l'affaire était purement administrative.

    La requête a été rejetée par l'arrêt suivant :

    LOUIS-PHILIPPE, etc.,

    Vu la loi du 21 mars 1831 ;

    Considérant que, aux termes de l'article 52 de la loi du 21 mars 1831, les réclamations qui ne sont pas consignées au procès-verbal doivent être déposées au secrétariat de la mairie, dans le délai de cinq jours, à compter du jour de l'élection, et jugées par le conseil de préfecture dans le délai d'un mois ; — Considérant que les opérations électorales de la commune de Mouillac ont eu lieu le 30 novembre  1834; — Que le sieur Gobert Cayla n'a réclamé que le 25 janvier 1835; —  Qu'ainsi c'est avec raison que le conseil de préfecture de Tarn-et-Garonne a refusé de prononcer sur la réclamation ;

    Art. 1er. La requête du sieur Cayla est rejetée.

     

     Et il ne s'agissait même pas d'être maire! Mais il est vrai que "le sieur Cayla" semble avoir eu du goût pour la procédure: on trouve également, dans les registres de Mouillac, trace d'une action intentée par lui - et gagnée, celle-ci - pour faire rectifier des prénoms.

     

     

                        ON NE BADINE PAS AVEC L'ÉDUCATION 

     

    Croirait-on qu'un village aussi obscur que Mouillac ait pu agiter les débats du Parlement? Et pourtant...

    Le 28 mars 1890, on débat à la Chambre des députés: il s'agit de valider ou non l'élection de M. Cambe, député du Tarn-et-Garonne. L'opposition de droite soutient que cette élection n'a été obtenue qu'au prix d'un certain nombre de pressions exercée par des fonctionnaires pour faire triompher "le candidat du gouvernement".

    Et c'est ainsi qu'il est question de l'institutrice de Mouillac, Melle Perrière:

     

     

    M. Prax-Paris: ...On s'imagina que c'était la faute de l'institutrice et du curé si Mouillac avait si mal voté. L'institutrice fut appelée à la préfecture, très sévèrement admonestée, et menacée de destitution. Cependant on se contenterait, dit le préfet, d'un déplacement pour cette fois. Et elle est envoyée à l'extrémité du département [...). Cette institutrice jouissait de l'estime et de l'affection de la population de Mouillac. Les notables de la commune allèrent intercéder pour qu'elle restât parmi eux. Ils furent très mal accueillis; mais le refus qu'ils essuyèrent les indisposa à ce point qu'il devint manifeste que si cette institutrice n'était pas rendue à la commune de Mouillac, le candidat républicain n'y aurait pas trois voix aux élections.

    M. Cambe: J'en avais eu 16!

    M. Prax-Paris: Vous les auriez perdues. C'est ici que nous voyons les miracles ou plutôt les tours de force de la candidature officielle. Il fallait que cette institutrice revînt à Mouillac; M. Cambe promet de la ramener. Seulement, les électeurs jouent très serré avec lui et lui disent: Nous voulons l'avoir avant les élections. L'élection avait lieu le 12. Le 10, elle arrive à Mouillac avec son modeste mobilier; mais elle trouve dans l'école l'autre institutrice qui l'avait remplacée, en sorte que pendant trois jours il y a eu deux institutrices. Mais il n'y avait pas deux écoles; où pouvait coucher cette pauvre Melle Perrière? On l'envoie coucher au presbytère, et là, au presbytère, pendant trois jours, elle est un véritable agent électoral. L'institutrice qui l'avait remplacée faisait l'école, et elle faisait l'élection. [...] On lui avait dit: Vous resterez si l'élection est bonne, et ce n'est que le lendemain de l'élection qu'elle a été maintenue et nommée titulaire. [...] Vous avez réussi; vous avez déplacé dans cette commune 41 voix.

    M. Cambe: Il vous sera prouvé tout à l'heure le contraire.

     


    Quoi qu'il en ait été du rôle de l'institutrice, l'élection de M. Cambe fut validée. Mais il semble évident que les Mouillacois étaient moins attachés à des convictions politiques qu'à l'instruction de leurs enfants.

     

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